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Revue A.R.T. n°11

N° 11 : En marge. Individu et collectivité (mai 2026)

Couverture


Conception graphique : Antonio Carrillo
Claude Monet, Boulevard des Capucines, 1873 – Musée d'art Nelson-Atkins

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Introduction : Antonio Carrillo, Léonore Finck et Adèle Plassier Angoujard

Au sommaire

I. Aux confins géographiques : penser les marges territoriales

Hasna Abdelkrim (Université de Tours, ICD) – Navigating the Periphery: Algeria’s Foreign Policy and U.S. Relations

Keywords: U.S.–Algeria relations, foreign policy, periphery, hedging, non-alignment
Abstract: This article examines Algeria’s position on the periphery of U.S. foreign policy from independence to the present. It analyzes the historical, ideological, and strategic factors shaping this distance and argues that Algeria gradually transformed this peripheral position into a deliberate foreign policy doctrine of strategic hedging, combining anti-hegemonic principles with pragmatic, multi-vector engagement to preserve sovereignty.
Mots-clefs : relations algéro-américaines, politique étrangère, périphérie, couverture stratégique, non-alignement
Résumé : Cet article examine la position périphérique de l’Algérie dans la politique étrangère des États-Unis depuis son indépendance jusqu’à aujourd’hui. Il analyse les facteurs historiques, idéologiques et stratégiques qui ont façonné cette distance et montre que l’Algérie a progressivement transformé cette position périphérique en une doctrine délibérée de couverture stratégique (hedging), combinant des principes anti-hégémoniques et un engagement pragmatique et diversifié afin de préserver sa souveraineté.

Juan Jacobo Centanaro (Université Gustave Eiffel, LISAA / Université de Tours) – Dynamiques socioéconomiques et enjeux représentationnels autour des territoires d’extraction de ressources en Colombie

Mots-clefs : territoires extractifs, Colombie, globalisation, représentations culturelles, luttes territoriales
Résumé : Cet article explore un certain nombre de représentations culturelles des territoires extractifs en Colombie, en les inscrivant dans une lecture historique des dynamiques de globalisation. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, l’intégration progressive de la Colombie aux circuits économiques mondiaux a entraîné une expansion des frontières extractives et une incorporation accrue des marges territoriales et sociales à l’ordre national et international. Ce processus, qui s’intensifie au tournant du XXIᵉ siècle avec l’essor de l’extractivisme néolibéral, s’accompagne de résistances de la part de populations paysannes, autochtones et afrodescendantes. Parallèlement, les territoires d’extraction ont occupé une place croissante dans l’imaginaire national à travers diverses formes culturelles pendant les mêmes époques. Du roman María (1867) aux productions audiovisuelles contemporaines telles que La tierra y la sombra (2015), ces espaces autrefois périphériques sont devenus centraux dans la constitution du canon culturel colombien.

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Juliette Gasnier (Université Sorbonne Nouvelle, CREC) – Le bidonville de la Hueva dans Madrid 650 (1995) de Francisco Umbral

Mots-clefs : roman, milieu urbain, Madrid, bidonville, exclusion sociale.
Résumé : Dans Madrid 650, Francisco Umbral décrit la vie d'une « tribu » de la banlieue de Madrid. La Hueva, un bidonville de l'est de la capitale construit tout près d'un cimetière, constitue le cadre géographique du récit, et l'on découvre grâce à une succession de chapitres brefs la vie de ses différents habitants, dont Pascual, le gourou du groupe, Blas, l'homme à tout faire, Secundina et Auxiliador, qui vivent dans un parking, et surtout Jerónimo et sa chèvre, qui règnent sur la tribu du haut d'un train abandonné. Dans le roman, la marginalité est avant tout spatiale : le bidonville appartient à Madrid, et pourtant, la capitale moderne apparaît comme une masse immense, lointaine, presque inaccessible, vers laquelle les personnages ont néanmoins le regard tourné lorsqu'il s'agit d'aller voler des ressources. La Hueva se situe alors dans cet entre-deux propre à la marginalité qui fait surgir des frontières invisibles en incluant administrativement mais en excluant socialement et en reléguant à la périphérie. Cet article s'attachera à analyser la manière dont le réalisme cru de Francisco Umbral et la description de situations particulièrement violentes font apparaître des dynamiques sociales internes à la tribu, ainsi qu'entre le centre — ce Madrid onirique — et la périphérie — ce bidonville où chacun essaie de s'en sortir malgré la pauvreté extrême.

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Adélaïde Malval (Université de Tours, ICD) – “Exiled by some perversity of heart” : géographie de marginalisation dans la non-fiction de Joan Didion

Mots-clefs : Joan Didion, Californie, non-fiction, mythe, marginalisation
Résumé : Dans l’ouvrage autobiographique Where I Was From (2003) ainsi que dans l’essai “Notes From A Native Daughter” (Slouching Towards Bethlehem, 1968), l’autrice californienne Joan Didion (1934-2021) retrace la généalogie de sa famille en abordant un épisode historique emblématique : la traversée vers l’Ouest des familles Donner et Reed à l’hiver 1846. Si l’expédition constitue un récit fondateur, elle n’en demeure pas moins le théâtre d’un épisode tragique marqué par l’abandon et le cannibalisme, auquel les ancêtres de l’autrice ont failli prendre part. À la fois anti-mythe originel et péché résiduel, cette funeste anecdote illustre ce que Didion considère comme la propension régionale à se débarrasser des individus inaptes à incarner les valeurs de progrès et de pugnacité jugées nécessaires pour atteindre l’Éden. Cet article propose d’analyser comment la Californie est abordée sous l’angle d’un processus continu de marginalisation dans la non-fiction de Joan Didion.

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II. Figures de l’exclusion : marginalité sociale et politique

Theodora Jordan–Mazzoleni – Les procès en sorcellerie dans la Franche-Comté du XVIIe siècle : une fabrique de la marginalité ?

Mots-clefs : sorcellerie, marginalisation, sociabilité, accommodation, agentivité.
Résumé : À l’aube du XVIIe siècle, manuels de démonologie et textes législatifs dépeignent les sorciers et sorcières en conspirateurs cherchant à pervertir la communauté chrétienne. Mais comment les populations locales et les tribunaux reconnaissent-ils ces prétendus ennemis de l’intérieur ? Cette contribution s’intéresse aux documents de la pratique issus des procédures inquisitoriales civiles franc-comtoises. Après l’invalidation, dans une première partie, de l’hypothèse d’une marginalité fondée uniquement sur des critères religieux, trois parties sont consacrées à l’étude des potentielles exclusions liées à la filiation des prévenus, à leur genre et à leurs ressources économiques. La dernière partie porte sur les réactions des accusés face aux juges : prise en compte des préventions de ces derniers, accommodation juridique, parfois réflexion sur les rapports de domination. Il ressort de cette analyse qu’à l’échelle du village ou de la ville, la marginalité sorcellaire repose principalement sur un défaut de capital social des diffamés, tandis que la répression de la sorcellerie consacre la légitimité morale et politique des magistrats.

Paul Langeron (Université Paris VIII Vincennes Saint-Denis, LLCP) – Écrire « pour » les analphabètes, la littérature d’Antonin Artaud comme agencement révolutionnaire

Mots-clefs : Artaud, philosophie, théâtre, littérature, représentation.
Résumé : Nous nous proposons d’analyser le projet littéraire d’Antonin Artaud, en nous appuyant sur son affirmation : « C’est pour les analphabètes que j’écris. » La figure de l’analphabète doit être pensée comme un personnage conceptuel permettant d’envisager la production d’une littérature ayant pour tâche de mettre à mal la rationalité occidentale et sa logique de la représentation. En repartant de cette figure de l’analphabète comme incarnation de la marginalité dans la société occidentale, et en nous référant notamment aux concepts deleuzo-guattariens de « littérature mineure » et d’« agencement collectif d’énonciation », nous chercherons à souligner comment Artaud entend faire émerger, en un certain sens, un « devenir-analphabète » du théâtre et de la culture occidentale mais nous interrogerons aussi les limites d’un tel projet.

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Amandine Randouyer (Le Mans Université, 3L.AM) – Explorer les marges de l’histoire par la fiction : La Mulâtresse Solitude d’André Schwarz-Bart

Mots-clefs : littérature française, André Schwarz-Bart, esclavage, féminité noire, héroïsme
Résumé : Cet article se propose d’interroger le cheminement d’une actrice de la lutte contre l’esclavage aux Antilles, la mulâtresse Solitude, en tant que figure historique, œuvre littéraire et personnage de roman tout à la fois, depuis les marges de l’oubli jusqu’à la reconnaissance dont elle jouit aujourd’hui. Presque absente des discours historiographiques, elle devient un personnage littéraire sous la plume de l’écrivain André Schwarz-Bart, qui contribue à faire de Solitude un symbole de la résistance et un emblème guadeloupéen.

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Pako Sarambe (Universität zu Köln / Université de Tours, ICD) – Marges et microagressions. Une analyse des romans Adas Raum de Sharon Dodua Otoo et Identitti de Mithu Sanyal

Mots-clefs : agentivité, marge, microagression, identité, littérature allemande
Résumé : Cet article explore la complexité des marges dans les romans des autrices germanophones Adas Raum de Sharon Dodua Otoo et Identitti de Mithu Sanyal. Ces romans mettent en lumière les représentations sociales et culturelles des personnages et groupes racisés, ainsi que la marge comme facteur double : lieu de marginalisation et lieu d'agentivité dans le contexte germanophone. Cette double conception de la marge s'articule autour de catégories intersectionnelles telles que la « race », le « genre » ou encore l’« appartenance sociale ». La marge en tant que lieu de marginalisation et la marge en tant que lieu d'agentivité ne sont pas séparables et s'influencent mutuellement. Le premier aspect de la marge (comme lieu de marginalisation) se fonde sur une forme de violence, visible ou invisible et banale, connue parfois sous le terme de microagression.

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Mélanie Taquet (Université de Caen Normandie, ERLIS) – Guerre civile et suédophones de Finlande : écrire une marge sociolinguistique dans la mémoire nationale

Mots-clefs : suédophone de Finlande, guerre civile, mémoire collective, littérature finlandaise, minorité linguistique
Résumé : Les suédophones, qui ont constitué l’élite de la Finlande en raison de son ancienne appartenance au Royaume de Suède, constituent aujourd’hui 5 % de la population finlandaise et sont l’objet de stéréotypes persistants. Lors de la guerre civile de 1918, marquée par des répressions sanglantes, nombre d’entre eux rejoignent les gardes blanches pour conserver leurs acquis, alors que la classe populaire réclame plus de reconnaissance. Le centenaire de ce conflit donne lieu à un important travail de re-narration, notamment au sein de la littérature. Une question se pose alors : comment parvient-on à inscrire dans la mémoire collective l’histoire d’une marge souvent réduite à tort à une appartenance de classe ? Cet article propose d’y répondre en analysant les romans Les sept livres de Helsingfors (2006) et Un mirage finlandais (2013) de l’auteur suédophone de Finlande Kjell Westö, qui mettent en lumière l’hétérogénéité de cette identité linguistique. Bien que certains suédophones aient rejoint les gardes blanches et participé aux répressions, dont la représentation est cruciale dans la mémoire collective, une part importante d’entre eux appartient à la classe ouvrière. Les récits illustrent les mécanismes qui ont contribué à négliger ces locuteurs du suédois : l’aspect identitaire de la langue qui diffère entre les classes sociales, le stéréotype tenace du finnois comme langue vernaculaire, la fracture sociale aux frontières imperméables, qui favorise notamment l’entre-soi bourgeois et la mixité linguistique populaire.

III. Le genre en marge : perspectives critiques et dialogues interdisciplinaires

Léa Beauchemin-Laporte (Université du Québec, Montréal, LEAL) & Louise Lagniez (Université de Poitiers, FoReLLIS) – « De l’argent ! de l’argent ! de l’argent ! » : économie dramatique et poétique des marges dans La Femme d’affaires

Mots-clefs : ethnocritique, femme, ruse, roman social, argent.
Résumé : Le roman La Femme d’affaires de Jean-Louis Dubut de Laforest (1890) met en scène Esther Le Hardier, femme d’affaires en tous genres (mariage, montages financiers, etc.). À la lumière d’une approche ethnocritique, le présent article propose de s’intéresser au caractère marginal de ce personnage doté de la mètis, c’est-à-dire de la ruse, capacité intelligente à tirer son épingle du jeu dans un réel en mouvement. Les multiples stratégies (polymorphisme, circulation, manipulation des sens, écriture) dont fait preuve Esther lui permettent de naviguer entre les genres et entre les classes sociales. Elle s’impose ainsi dans des milieux où elle n’est pas attendue et circule dans les coulisses du pouvoir. C’est enfin le texte même qui ruse, atténuant le potentiel subversif de son personnage et la critique de la société parisienne du XIXe siècle derrière un scénario qui oscille entre farce aux traits antisémites et roman social.

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Laura Draux (Université Toulouse - Jean Jaurès, Il Laboratorio) – Sur les traces des mécanismes d’exclusion des femmes de lettres italiennes : enquête épistolaire (XVIIIe s.)

Mots-clefs : invisibilisation féminine, épistolaire, littérature italienne (xviiie s.), illégitimité, décrédibilisation.
Résumé : L’apparente intégration des femmes de lettres dans les sphères savantes au xviiie siècle semble enfin leur assurer une postérité, postérité toutefois illusoire au vu de leur absence paradoxale dans l’histoire de la littérature italienne. L’étude épistolaire des mécanismes visant à dissocier les lectrices du public lettré et à décrédibiliser les autrices qui développent un sentiment d’illégitimité et de dépendance peut contribuer à élucider les raisons de leur invisibilisation délibérée.

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Marta Mateo Segura (Universidad de Zaragoza / CY Cergy Paris Université, AGORA) – Les savoirs autochtones dans l’académie, une réification du paradigme de l'altérité ? Une réflexion à partir de l’indianisme

Mots-clefs : altérité, décolonial, indianisme, pachamamisme, modernité.
Résumé : Dans le contexte de la crise écologique et civilisationnelle contemporaine, les savoirs et cosmologies autochtones ont été de plus en plus revalorisés par l’académie critique comme des alternatives ontologiques et épistémologiques au modèle moderne/colonial. La théorie décoloniale latino-américaine a placé ces savoirs au cœur de leurs propositions, en soulignant leur caractère relationnel et leur potentiel pour imaginer des mondes pluriels au-delà de l’universalisme occidental. Toutefois, cet article problématise cette revitalisation en s’interrogeant sur la capacité réelle de ces approches à démanteler le paradigme moderne de l’altérité ou, au contraire, à le réifier sous de nouvelles formes discursives. À partir d’un dialogue critique entre ces cadres théoriques et les critiques formulées par l’indianisme bolivien, ce travail analyse le phénomène du pachamamisme comme une expression contemporaine du culturalisme qui essentialise et dépolitise l’identité autochtone. Il soutient que la mobilisation académique des savoirs autochtones, lorsqu’elle est dissociée des luttes matérielles, territoriales et politiques des peuples qui les produisent, peut conduire à une forme d’extractivisme épistémique et au racisme. L’article conclut que, sans une autocritique soutenue, certains paradigmes décoloniaux risquent de transformer l’altérité autochtone en un fétiche ontologique, reproduisant une image homogène et romantisée qui neutralise son agentivité politique historique.

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Adèle Plassier-Angoujard (Université de Tours, Laboratoire ICD) – La parole en partage : narrations collectives et écriture sororale dans les œuvres de Lola Lafon

Mots-clefs : féminisme, narration collective, sororité, groupe de parole, intime et politique
Résumé : Par la thématique des groupes de parole de victimes de violences sexuelles, mais aussi par la réécriture des vies de figures féminines, Lola Lafon cherche à transformer des voix d’abord pensées comme marginales en une parole collective. Il s’agira de penser ces choix thématiques et formels comme des leviers politiques mis en place par Lola Lafon pour faire sortir de l’isolement et du silence des figures marginalisées, dans les fictions comme dans la réalité.

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